Nos tyrans à nous, semèrent aussi en France je ne sais trop quoi : des crapauds1, des fleurs de lys, l’ampoule2, l’oriflamme3. Toutes choses que, pour ma part, et comme qu’il en soit, je ne veux pas encore croire n’être que de véritables balivernes4, puisque nos ancêtres les croyaient et que de notre temps nous n’avons eu aucune occasion de les soupçonner telles, ayant eu quelques rois, si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, bien qu’ils soient nés rois, il semble que la nature ne les aient pas faits comme les autres et que Fieu les ait choisis avant même leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume. Encore quand ces exceptions ne seraient pas, je ne voudrais pas entrer en discussion pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher trop librement pour ne point ravir ce beau thème, où pourront si bien s’escrimer ceux de nos auteurs qui s’occupent de notre poésie française, non seulement améliorée, mais, pour ainsi dire, refaite à neuf par nos poètes Ronsard, Baïf et du Bellay5, qui en cela font tellement progresser notre langue que bientôt, j’ose espérer, nous n’aurons rien à envier aux Grecs et aux Latins, sinon le droit d’aînesse.
La Boétie, Discours de la Servitude volontaire, 1576.
1. Crapauds : animaux représentés sur les étendards de Clovis jusqu'à sa conversion au catholicisme. 2. Ampoule : référence à la Sainte Ampoule, une fiole contenant une huile sacrée qui, selon la légende, aurait servi lors du baptême de Clovis. 3. Oriflamme : l'étendard de Charlemagne. 4. Balivernes : choses sans intérêt. 5. Ronsard, Baïf et du Bellay : Pierre de Ronsard (1524-1585), Jean Antoine de Baïf (1532-1589) et Joachim Du Bellay (1522-1560) sont des poètes de la Pléiade, mouvement poétique du XVIe siècle qui a cherché à renouveler la poésie française en s'inspirant des modèles antiques, notamment grecs et latins. Leur objectif était de promouvoir l'usage du français plutôt que du latin, d'enrichir la langue française et de développer de nouveaux genres poétiques. 6. Droit d'aînesse : coutume juridique et sociale qui accordait traditionnellement des privilèges particuliers à l'enfant aîné d'une famille, généralement le fils aîné.
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